mardi 21 février 2017

Mini - Chapitre cinq


Chapitre cinq


Avec les deux correspondances, le vol a duré vingt-six heures. Avec un enfant en bas âge, ç’aurait pu être horrible, mais Ariane a été un ange. Elle a passé la moitié du voyage à dormir sur Charles. Son sommeil paisible, sa petite tête lourde et sa chevelure écrasée contre les pectoraux de Charles ont eu l’effet d’un somnifère sur le chasseur de têtes.

Le reste du temps, Ariane a mangé tout ce que les hôtesses lui offraient en écoutant des films pour enfants. L’espace d’un vol, elle a été la mascotte de l’avion. Tout est nouveau pour elle. Son étonnement est contagieux. La moindre couleur lui tire un cri de joie reconnaissable dans toutes les langues.

Un bref instant, alors qu’il quittait l’aéroport et prenait la direction de Mont-Laurier avec « la cible » à son bord, Charles s’était imaginé qu’ils formaient une famille. Minya était sa femme; Ariane, sa fille. Ils revenaient d’une visite chez la belle-famille en Malaisie.

Après de longues minutes de silence à écouter le vent d’été s’engouffrer dans la voiture, Charles pose finalement la question qui lui brûle les lèvres depuis qu’il a fait la connaissance d’Ariane.

-- As-tu eu peur que la chlorolanfaxine ait des effets sur ta fille?

Minya jette un coup d’œil à l’arrière de la voiture, où la petite dort paisiblement, bien en sécurité dans son siège pour enfant, enrobée par le parfum fleuri des champs qui les entourent.

-- Oui. Chaque jour depuis mon injection, je vis dans la peur de la voir devenir folle comme Benoit. Je me réveille la nuit, terrorisée par des cauchemars où elle se la joue Chucky-la-poupée-tueuse.

L’image d’Ariane munie d’un katana saisit Charles.

-- Mais elle n’a jamais montré un quelconque signe de violence depuis sa naissance, le rassure Minya.

-- Nous y sommes, indique Charles comme il aurait dit « ouf ».

Vus de l’extérieur, les laboratoires de la docteure Chloé Verret ont l’apparence d’un simple bungalow. Une petite haie, un garage double, un parterre fleuri. Pour être déjà venu ici, Charles sait que le secret de cette bâtisse tient dans son sous-sol.

Ariane dans les bras, Minya suit Charles jusqu’à la porte de côté. Une odeur de pâte à biscuit chatouille leurs narines. Charles sonne et lance un sourire à Minya pendant que la silhouette d’un homme s’approche de la fenêtre.

-- Charles! s’exclame ce dernier à travers la moustiquaire. Entrez, Chloé vous attend.

-- C’est François-Xavier, le mari de la docteure.

-- Je croyais que ton client était un homme.

-- Il l’est. Chloé Verret est la scientifique à la tête de son équipe de chercheurs.

Charles passe le seuil, mais Minya ne lui emboîte pas le pas. Elle resserre plutôt son étreinte sur Ariane.

-- Fais-moi confiance, dit Charles d’une voix posée. Je sais que c’est inquiétant, mais personne ne vous touchera. De toute façon, je crois que tu peux te défendre.

Il lui lance un clin d’œil. Cette petite réplique suffit à lui tirer un sourire en coin. Minya descend derrière lui vers le sous-sol mal éclairé.

Là, ils se retrouvent devant un corridor étroit. Quatre portes sur le mur droit, quatre sur le gauche. Toutes se font face dans un effet miroir des plus étranges. L’air est plus frais qu’au rez-de-chaussée, un brin plus humide aussi. Le bruit de leurs pas est étouffé par le tapis vieillot couvrant le sol. Sinon le vrombissement sourd d’un climatiseur éloigné, rien ne vient déranger le silence qui règne ici.

Au bout du corridor, Charles ouvre la porte de droite. L’intérieur ressemble à un espace de rangement ordinaire. Quelques meubles usés, des chaises dépareillées posées sur une table poussiéreuse, un réfrigérateur des années soixante… vers lequel Charles se dirige sans hésiter.

Il ouvre la porte, qui donne sur un nouveau couloir d’où se dégage une faible odeur de désinfectant.

-- Wow! s’exclame Ariane, une armoire magique…

-- Je n’aime vraiment pas la tournure que ça prend, commente Minya en anglais. S’il arrive quelque chose à ma fille, je jure que tu es mort.

-- J’en prends la responsabilité, lui assure Charles pour la calmer.

Ils s’engagent à l’intérieur et se retrouvent en quelques pas dans une installation digne d’un laboratoire universitaire. Tout est immaculé. La blancheur des murs et des meubles est décuplée par les lumières qui occupent l’entièreté du plafond. Là, deux hommes et une femme s’affairent au-dessus d’éprouvettes, de mélangeurs et d’autres outils qui rappellent à Charles ses cours de biologie du secondaire. Comme il est déjà entré ici, il fait mine de ne pas être impressionné, mais il remarque les yeux dilatés de Minya et sa bouche un tantinet entrouverte par la surprise.

Une quatrième personne vient à leur rencontre.

-- Charles! Comme je suis contente! s’exclame la docteure Verret.


Même s’il ne visite les laboratoires que pour une seconde fois, Charles connaît Chloé depuis deux ans. Son client, Pascal Bouffard, l’avait engagée à l’époque afin de mener à bien les entrevues d’embauche pour le poste de chercheur en chef. La franchise, l’authenticité et l’intelligence de la docteure lui avaient permis de se démarquer des autres candidats. On avait alors aménagé cette maison de façon à ce qu’elle puisse servir à la fois de résidence et de laboratoire secret. À l’époque, Charles n’avait aucune idée des intentions de son client.

La proximité de leurs demeures et une certaine connivence ont fait en sorte que Charles, Chloé et son conjoint se sont liés d’amitiés au fil des mois. Après tout, il est difficile dans cette région de dénicher des fanatiques de jeux de société.

Chloé se tourne vers Minya.

-- Avant de commencer, précise-t-elle, j’aimerais, si vous me le permettez, vous faire des prises de sang à toutes les deux. Pas grand-chose, juste un échantillon. Pascal devrait arriver sous peu pour vous donner tous les détails.

Minya se tourne vers Charles. Tout son corps crie qu’elle voudrait avoir confiance, mais qu’elle se méfie.

-- Charles, je…

-- Fais-moi confiance. Tout va bien aller.

-- Vous pouvez même garder la petite sur vous, ajoute Chloé. Ça sera fini en un rien de temps.

À contrecœur, Minya s’installe sur une chaise longue, Ariane étendue contre elle.

-- Ouch! Souffle la petite quand l’aiguille touche sa peau.

-- Tu fais ça comme une championne, dit Charles pour l’encourager.

Et il ne peut s’empêcher de remarquer la moue réprobatrice qu’affiche sa maman. Quand vient son tour, elle réprime un juron, comme si c’était davantage le geste que l’aiguille qu’elle redoutait.

-- Et voilà, c’est terminé! conclut Chloé.

-- J’arrive donc juste à temps! s’exclame une voix caverneuse du fond du laboratoire.


Une seule personne a ce timbre guttural qui vous fait trembler même quand il rit : Pascal Bouffard, le propriétaire de Chemicor.

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