jeudi 19 janvier 2017

Mini - Chapitre deux

Chapitres : 1

Chapitre deux

Charles récupère Shanti et se dirige dans la direction indiquée par la femme. La troisième maisonnette ne présente rien de particulier, sinon un petit écriteau près de la porte. De l'intérieur leur parvient le bruit constant, comme circulaire, d'un métal grinçant qui rappelle à Charles le son que produisent des freins usés. Et, en s'y arrêtant, l'odeur qu'il perçoit de l'extérieur lui rappelle des disques surchauffés.

-- Qu'y est-il écrit? demande Charles en pointant l'écriteau à Shanti.

-- « Entrez ».

-- Sérieusement?

-- Ce n'est pas une blague. Ça signifie seulement que c'est un commerce.

-- Alors, entrons, si l’on nous y invite, dit Charles en haussant les épaules.

Une forte odeur de soufre saisit les deux hommes aux narines dès qu'ils ouvrent la porte. Une chaleur innommable leur coupe le souffle et la fumée leur pique les yeux. Charles se sent vulnérable comme au premier jour de sa vie. Il avance prudemment, espérant faire bonne figure le temps de reprendre le contrôle.

À droite, un homme d'une quarantaine d'années émoud une lame sur une pierre circulaire. À gauche, un foyer en pierre chauffe en son cœur orangé une pièce de métal qu'un très vieil homme plonge et replonge dans les braises. Aucune trace d'une femme ici.

Shanti, dont la vue s'éclaircit aussi, s'adresse à l'émouleur. Ce dernier lui indique le fond de la cabane. Charles l'accompagne loin de la chaleur et de la fumée pour atterrir dans une seconde pièce, fraîche en comparaison à la première. Cette petite chambre donne sur la cour arrière, où une petite fille d'environ cinq ans joue autour d'une immense cheminée fumante.

Assise à une table de travail, une jeune femme aux cheveux de jais grave avec minutie une lame étincelante. La beauté de l'image qu'elle burine sur ce couteau n'a d'égal que le tatouage qu'offre son dos à demi dénudé. Pour la première fois depuis longtemps, le cœur de Charles fait un bond. La dernière fois qu’il s’est senti comme ça, c’est lorsque, à l’âge de huit ans, il avait trouvé la cachette des cadeaux de Noël. Un mélange de joie immense et de peur. La peur de se faire prendre la main dans le sac.

Charles, médusé, est aussi surpris que la jeune femme lorsque Shanti se racle la gorge. L'artiste s'arrête, pose ses outils et se tourne très doucement vers ceux qui osent troubler son travail. Elle voit d'abord Shanti, ce qui la laisse neutre. Par contre, lorsqu'elle aperçoit Charles, son regard change complètement. Depuis combien de temps n'a-t-elle pas vu un Occidental?

Sa mâchoire se serre, ses sourcils se froncent, ses muscles se tendent. Charles jurerait qu'elle compte se saisir de cette arme inachevée pour lui trancher la jugulaire. Avant qu'elle agisse, il tente de désamorcer la situation.

-- Bonjour, je me nomme Charles Bouffard. Je ne travaille pas pour AlphaLab.

Elle retourne aussitôt à son ouvrage, ignorant complètement les deux hommes. Mais elle ne s’est pas détendue. À voir sa musculature à la fois féline et féminine, Charles comprend qu’elle ne doit pas avoir perdu la main depuis les cinq dernières années.

-- Mon client aimerait beaucoup s'entretenir avec vous, l'informe Charles.

Aucune réaction.

-- En cinq ans, beaucoup de choses ont changé, vous savez...

Toujours rien. Charles joue sa dernière carte.

-- Avec ce qu'on sait aujourd'hui, le sort de Benoit aurait pu être bien différent.

Elle arrête net son geste. Se redresse. Son burin et son marteau toujours en main.

-- Suis-moi, dit-elle.

Charles marche derrière elle jusqu'à la cour arrière. À peine met-il le pied sur la pelouse que la jeune femme le pousse contre le mur de la cabane. Elle appuie son avant-bras contre la gorge de Charles et tient le ciseau bien haut afin qu'il atterrisse dans l'œil de son prisonnier si l'envie lui prend de bouger.

-- OK. Parle. Si t'as fait tes devoirs, tu sais que t'es pas le premier à te pointer ici, et qu'aucun n'est reparti.

Shanti!? Où est ce guide quand il pourrait vraiment être utile?

-- Mais je ne suis pas d'AlphaLab! répète Charles.

-- C'est la seule raison pour laquelle tu n'es pas encore mort, mais il ne te reste pas beaucoup de temps avant que je te burine une cavité.

-- Premièrement, je ne suis pas là pour vous tuer ou vous enlever. Aucun mal ne vous sera fait si vous acceptez de me suivre...

-- Ça sonne comme une menace!

Cette femme - ses mots, sa chemise légère, son aura mystérieuse - lui fait perdre ses moyens. Et elle a raison, ça ressemblait drôlement à une menace.

-- Ce n'est pas ce que je voulais dire, balbutie-t-il. Mon client ne vous veut aucun mal. Il demande votre aide.

-- Qu'est-ce qu'il veut? demande-t-elle en diminuant la force appliquée contre la gorge de Charles.

-- Je ne le sais pas exactement, mais...

-- T'as fait je-sais-pas-combien d'heures d'avion sans savoir pourquoi ton boss veut me voir?! Bravo!

Elle retire son bras... Pour applaudir! Charles serait humilié s'il n'avait pas si peur qu'elle le tue. Il pèse ses mots dans l'espoir que son charme opère.

-- En effet. Tout ce que je sais, c'est que vous êtes la seule personne en vie pouvant l'aider et que vous pourriez éviter à d'autres personnes de vivre ce que Benoit a vécu.

Un instant, Charles croit percevoir un mouvement vers lui, comme si elle avait finalement choisi de le tuer, mais son geste est interrompu par une petite voix claire :

-- Maman, est-ce que le monsieur parle de papa?

L'enfant qui jouait il y a encore une minute dans la cour s'est intéressée à eux. Charles en remercie les cieux, puis se penche vers la petite.

-- Ta maman t'a appris le français?

Elle sourit.

-- Oui. Et Toichi m'a appris à me battre.

-- ... Pour te défendre, complète sa mère. Retourne jouer, Ari.

La petite s'éloigne. Charles se relève, affronte le regard désapprobateur d'une lionne surprotectrice.

-- Ne lui adresse plus la parole sans ma permission.

Message reçu. Charles revient au sujet sans souligner l'horreur d'une telle insinuation.

-- J'ai des passeports et des billets d'avion en première classe pour votre fille et vous. Au Québec, vous serez nourries et logées aux frais de mon client.

-- Est-ce qu'on s'en va au Québec? demande Ari, revenue à la charge.

-- Non, non! coupe sa mère. Le monsieur s'en allait.

Comme si cette affirmation avait été un coup de marteau sur son doigt, la petite se met à pleurer. On jurerait qu'elle souffre le martyre. Ses pleurs ne se calment qu'après une longue minute à imbiber la chemise de sa mère de mucus et de larmes.

-- Bon. Il peut rester pour le repas, conclut Minya.

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